Pourquoi les autorités détruisent bien plus que des cabanes à Notre-Dame-des-Landes

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D’une Zone d’Aménagement Différé à une Zone à Défendre, la transition logique aurait pu être une Zone d’Agriculture Durable. Aujourd’hui, le terrain est devenu une Zone à Détruire. C’est ce que souligne Kristin Roos, professeur de littérature à l’Université de New York lors d’une conférence de presse organisée par l’équipe de “Défendre.habiter la ZAD” à La Colonie (Paris), le 11 avril, au sujet du démantèlement cette semaine de Notre-Dame-des-Landes par les autorités.

Dix ans d'expérimentation

Architectes, urbanistes et chercheurs ont appelé dans une tribune publiée la semaine dernière sur Médiapart à “défendre une autre manière d’habiter”. Ils sont plus d’une centaine à s’opposer à la destruction de la ZAD. Sur ce terrain se trouvent des constructions qu’ils considèrent comme une “expérimentation grandeur nature et à long terme qui amène chacun à évoluer dans ses représentations et ses pratiques, bien au-delà de ce bocage”. Une pétition a également été lancée le 6 avril, qui compte déjà plus de 35 000 signatures.

Depuis dix ans, à Notre-Dame-des-Landes, s’est constitué un vrai lieu de vie. Dans un premier temps pour protester contre l’installation de l’aéroport, puis pour lutter “contre son monde”. Défendre la terre contre le tarmac en l’occupant, en l’habitant. Des cabanes sont construites, des caravanes sont amenées, des anciens bâtiments sont repris. Ils sont aujourd’hui détruits, rasés, réduits en miettes par les forces de l'ordre. Des sites emblématiques comme les 100 noms, la Chèvrerie” ou le Lama fâché sont tombés sous les coups des pelleteuses.

Un rapport à la terre particulier

Des constructions bâties avec des matériaux trouvés sur place et aucun budget. Ce que l’on pourrait prendre juste pour un empilement de bouts de bois et de tôles présente cependant un intérêt. L’architecture sur la ZAD est bien plus porteuse que simplement l’image de la ‘cabane dans les bois’ ”, affirme un architecte chercheur universitaire, préférant rester anonyme au vu de la situation tendue. “C’est tout un discours sur l’écologie et nos manières d’habiter la planète qui s’y trouvent expérimentés”, explique-t-il aux Inrocks.

Ce dernier pointe que ce que l’on voit généralement classé comme “architecture verte” ou “durable” se base généralement sur l’utilisation de matériaux moins néfastes ou sur une isolation plus performante. “L’architecture de la ZAD montre au contraire que la prise en compte de l’environnement n’est pas une question de chiffrages des déperditions de chaleur ou de taux de renouvellement d’air. Pour ses habitants, c’est notre rapport tout entier à l’environnement, la façon dont on interagit avec lui, qu’il faut revoir”, affirme-t-il.

Les cabanes, des supports matériaux de vies

En 2016, Christophe Laurens, architecte, paysagiste, à la tête du DSAA Alternatives urbaines (Diplôme supérieur d’arts appliqués) de Vitry-sur-Seine emmène une vingtaine d’étudiants à la ZAD. Ils y découvrent des constructions étranges, intriguantes. D’abord venus avec l’idée de réaliser une cartographie, ils décident de plutôt effectuer des relevés des cabanes, de prendre les mesures pour dessiner des coupes, des élévations, des plans.

Un des relevés d'une cabane de la ZAD par les étudiants de DSAA Alternatives Urbaines (Christophe Laurens)

“Les cabanes sont des supports matériaux des vies, de ce qu’il se passe sur place, des indices”, nous indique le coordinateur du master. L’objectif étant de “décrire cette expérience à partir des lieux qui la composent et des pratiques qu’ils soutiennent. Il s’agissait en quelque sorte d’essayer de saisir l’écologie habitante de ce territoire par la matérialité de ses constructions.” L’un des buts du projet était également de sauver de l’oubli ces cabanes en cas de destruction. Plusieurs de celles-ci n’existent déjà plus que sur le papier. Le travail des étudiants sera publié prochainement dans un livre intitulé Notre-Dame-des-Landes ou le métier de vivre aux éditions Loco.

Christophe Laurens fait remarquer que ces habitats ne sont “pas de qualité, ils sont mal faits, mais la construction architecturale répond aux mêmes questions que n’importe quelle construction”. Il faut choisir où s’implanter sur le terrain, en fonction des accès, en fonction du soleil. Il faut se protéger des intempéries. Le domicile doit permettre de manger, de dormir. Selon lui, “les cabanes sont performantes”. Il souligne l’intelligence d’architecture, qui dans ce cas-ci est une “habitation de la terre et non pas du bâtiment”.

Habiter le territoire

Ce qui fait la particularité de l’architecture sur ce territoire c’est le mélange entre intérieur et extérieur, presque comme s’il n’y avait pas de différences. Les constructions se sont mêlées au bocage et se sont ancrées dans la nature. Même constat pour le chercheur qui affirme : “On y trouve une architecture que l’on ne peut pas séparer de l’environnement car on n’habite pas juste sa 'maison', c’est avant tout le territoire et le paysage qu’on habite, avec d’autres, et dans lequel on délimite son petit espace à soi. C’est une architecture ‘légère’, réversible : les matériaux qui la constituent sont réutilisés ou réutilisables, quand un bâtiment est démoli il laisse peu de traces”.

Derrières ces constructions édifiées sans architecte ni charpentier existe une dimension collective. Des milliers de petites mains sont venues apporter leur pierre. C’est cela qui donne de la valeur à ces cabanes, une valeur qui n’est pas financière. Pour Christophe Laurens, ces édifices déploient “des écritures poético-pratiques inouïes et suggère des manières de vivre totalement inattendues”.

NDDL, Startup nation

Lors de la conférence de presse à La Colonie, Nicolas Delon, architecte et fondateur du collectif Encore Heureux, estime que nous nous trouvons aujourd’hui face à un défi écologique, politique et social, dans un monde de plus en plus complexe.Nous pensons que la société civile que nous représentons se doit d’encourager toute expérimentation, toute aventure exploratoire permettant de répondre à ces défis-là. Ce sont des lieux incubateurs, la fameuse 'startup nation' se joue aussi à cet endroit-là.” Il insiste également sur les espoirs que ces endroits font vivre. “Il est difficile de comprendre que l’on puisse détruire ces lieux pionniers, qui en plus ne coûtent rien car ils sont autogérés et autofinancés.”

A leur manière, les zadistes tentent de répondre aux enjeux d’avenir, explique l’architecte chercheur. “Ils tentent de sortir des logiques économiques d’extraction et de compétition au profit de logiques de limitation des besoins et de partage des ressources et des connaissances. Et cela s’illustre très fortement dans la manière dont ils habitent le territoire, l’organisent et le cultivent”, assure ce dernier. Il insiste sur le fait que “les habitants de la ZAD n’entendent en rien développer un nouveau ‘modèle’ de comment nous ‘devrions’ tous habiter”. A l’opposé d’une “zone de non-droit”, ils essayent justement de faire prévaloir un droit de vivre, autrement.



Source : https://www.lesinrocks.com/2018/04/13/actualite/societe/experimentation-grandeur-nature-et-lieux-pionniers-pourquoi-les-autorites-detruisent-bien-plus-que-des-cabanes-notre-dame-des-landes-111071566/
Auteur :
Date de parution : 13 April 2018 | 2:15 pm