Reportage chez les bouquinistes des quais de Seine, un métier en danger

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Des promeneurs marchent le long des stands des bouquinistes, le 09 décembre 1999 à Paris, près de la cathédrale Notre-Dame de Paris, le long de la Seine. / AFP PHOTO / JEAN-PIERRE MULLER

Quand on arrive sur les bords de Seine par le quai de l’Hôtel de Ville qui se déroule le long de la rive droite, on passe devant des dizaines de boîtes, toutes fermées. Un peu plus loin, à mesure que l’on s’approche de la Cathédrale Notre-Dame, les touristes se font plus nombreux, les bouquinistes et les porte-clefs souvenirs aussi. “Il y a beaucoup de bouquinistes qui abandonnent” confie l’un deux, situé rive gauche. Il poursuit, “rive droite c’est une autre ambiance, sur le quai de l’Hôtel de ville ils sont en train de crever, ils ne travaillent pas parce qu’ils ne gagnent pas leur vie”. Cette partie des quais de Seine, un peu excentrée par rapport à Notre-Dame, on l’appelle le “purgatoire”, c’est là que les nouveaux arrivants dans le métier commencent souvent. Peu de passage et des ventes en berne, même s’ils sont les seuls commerçants parisiens à n’avoir pas de taxes et de loyer à payer, à ces emplacements, il est difficile de vivre de son activité.

Pourtant, ils l’aiment leur métier. Bouquiniste, c’est un rôle de conseil d’abord, c’est ensuite “le plaisir de faire partager quelque-chose”. Pour Albert, installé Quai de la Tourelle depuis une dizaine d’années au croisement entre l’île Saint Denis et l’île de la Cité, il s’agit d’intriguer, de proposer des choses qu’on ne trouve pas ailleurs, de piquer la curiosité des passants. En tirant sur sa pipe, il ajoute : “les bouquinistes sont toujours statiques et le monde bouge tout autour, nous on est là, on ne bouge pas”. Leurs boîtes arrimées aux murets qui bordent la Seine, les fige dans le paysage, à tel point que c’est avec les quais de Seine qu’ils sont inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1991, comme si les hommes et le lieu ne faisaient qu’un.

Une profession dont l’existence remonte au XVIe siècle

La profession est ancienne. Les ancêtres des bouquinistes apparaissent au XVIe siècle, quelques décennies seulement après l’invention de l’imprimerie, et alors que les livres commencent à se diffuser à travers la France et l’Europe. Ceux que l’on appelle alors les “colporteurs” proposent leurs livres à la vente sur le Pont-Neuf. En 1649, les autorités, mises sous pression par les libraires et soucieuses de freiner la diffusion de livres qu’elle ne peut pas soumettre à la censure alors qu’elle est engagée dans la contre-réforme, chassent ces colporteurs. Il faudra attendre 1800 pour que Napoléon, qui entreprend l’aménagement des quais de Seine, leur donne un statut. A la fin du XVIIIe siècle déjà, le terme entre dans le dictionnaire de l’académie française, provenant du flamand “boeckin” (bouquin), il désigne “celui qui vend ou achète des vieux livres, des bouquins”.

La profession a été réglementée au gré des années, jusqu’à la dimension, la couleur et le matériau des boîtes, dans le souci de conserver l’harmonie du lieu. Chaque bouquiniste, si sa demande est acceptée par la mairie de Paris, se voit attribuer un emplacement, généralement 4 boîtes de deux mètres chacune, qui couvrent une longueur de 8,60 mètres. Au nombre de 200 au moment de l’exposition universelle de 1900, ils sont 240 bouquinistes en 1991. Depuis quelques années pourtant, leur nombre baisse. Ils n’étaient plus que 217 en 2013. “Parfois on est un peu découragés” confie l’un d’eux, qui explique que le nombre de boîtes fermées est lié aux trop faibles revenus tirés de l’activité.

La profession, volontiers décrite comme vieillissante, tend néanmoins à se renouveler en partie. Selon la mairie de Paris, 110 nouveaux bouquinistes se sont vus attribuer un emplacement depuis 2010. Le métier, iconique et ancré dans l’imaginaire, continue donc de séduire. Il est, de plus, ouvert à tous. Pas besoin d’avoir suivi une formation quelconque pour devenir bouquiniste, chacun peut faire une demande.

Selon Gildas cependant, “c’est très long d’apprendre le métier”. Lui, achève sa première année en tant que bouquiniste, il raconte : “j’en avais marre de bosser en librairie, d’être enfermé et d’être salarié, je voulais être au grand air et être libre”. Quand on lui demande s’il va poursuivre le métier, il se fait cependant plus hésitant, “je me le permets parce que je suis aux Assédic, je ne sais pas si je vais pouvoir continuer”. Qui plus est, l’apprentissage est long : “il faut pouvoir construire un petit réseau pour acheter les bouquins” conclut-il.

En effet, se procurer les livres n’est pas évident au début : il y a les particuliers qui contactent les bouquinistes pour se débarrasser de volumes jugés trop encombrants, les salons de vente qui se tiennent, il faut deviner quels livres vont se vendre et quels livres vont rester… Il faut aussi apprendre à connaître sa clientèle : certains bouquinistes se reposent essentiellement sur “le passage”, sur les passants qui jettent seulement un regard distrait et ont de ce fait l’œil plus facilement attiré par les images et posters qui se multiplient. Il y a aussi certains bouquinistes qui comptent moins sur les passants que sur les habitués et sur une clientèle fidélisée.

Livres anciens contre porte-clefs Tour Eiffel

Sur les étals qui s’enchaînent sur près de 3 kilomètres, on trouve de tout. Sartre côtoie Camus, Mao et Maurras partagent une étagère, cartes anciennes et livres jeunesse cohabitent, vieux bibelot, Unes de magazines, estampes et BD s’offrent à la vue des passants. Ce qui ne passe pas, en revanche, quand on écoute certains bouquinistes, c’est l’invasion des étals par les souvenirs touristiques. “Je ne fais pas de Tours Eiffel, je fais de l’authentique, seulement un peu de brocante parce que ça fait partie du métier de bouquiniste depuis l’origine” jure Albert. Gildas, installé rive gauche, n’a quant à lui “pas envie”, “ce n’est pas l’esprit du bouquiniste, on n’est pas là pour ça, ça dessert le livre”. Les souvenirs à destination des touristes, c’est pourtant ce qui marche le mieux, difficile de s’en sortir sans cette source de revenus complémentaires.

Les souvenirs tendent à se substituer aux livres, relégués à l’arrière plan. Alors la mairie de Paris réglemente. Sur les quatre boîtes qu’exploite un bouquiniste, une seulement peut être consacrée aux souvenirs, les autres sont réservées aux livres. Mais dans les faits, et plus on se rapproche du haut-lieu touristique qu’est le parvis de Notre-Dame, les livres se font moins visibles et les magnets et porte-clefs beaucoup plus présents. “Personne ne s’en occupe à la mairie du souvenir” assure un bouquiniste, et pour cause, si cela dénature le métier, le souvenir représente néanmoins une part importante du chiffre d’affaire de certains et leur permet de tenir. Il ajoute, “les gens se sont mis au souvenir quand le livre à cessé de marcher”. Il travaille sur les quais depuis maintenant cinq ans, fils de bouquiniste il aime son métier, mais quand on lui demande s’il parvient à gagner sa vie, il répond un sourire en coin “je vivote” :

“Quand mon père a commencé en 1969, il gagnait bien sa vie, le quai marchait bien. Il y avait des étudiants, des universitaires, il y avait une envie de lire des livres un peu intellos, c’était l’époque où il y avait Deleuze, où il y avait Foucault qui faisaient leurs cours à côté”, il continue “dans les années 70 ou 80 les gens avaient de l’argent. Et aujourd’hui les appartements sont plus petits donc les gens achètent moins aussi parce qu’ils ont moins de place.”

Mais surtout, “le gros chamboulement ça a été internet”. A l’heure d’eBay, d’Amazon et du Bon Coin, où chacun peut acheter et vendre lui-même ses propres livres, prendre le temps d’aller chiner sur les quais de Seine semble être une démarche qui se fait plus rare. Albert, spécialisé dans le livre ancien, confirme : “le chiffre d’affaires baisse, c’est indéniable, ce n’est plus comme avant”.

Autres victimes d’internet, les libraires. Autrefois concurrencés par les bouquinistes du Pont-Neuf, ce sont finalement internet et la hausse des loyers parisiens qui auront eu raison d’eux. Parmi les bouquinistes fraîchement établis sur les quais, nombreux sont les anciens libraires qui ont dû fermer boutique. A leurs côtés, il y a aussi les retraités, qui travaillent sur les quais pour avoir un complément de revenu, mais aussi des étudiants qui, en cette période estivale, jouent les “ouvre-boîtes” c’est-à-dire qu’ils sont salariés par certains bouquinistes pour tenir leurs boîtes le temps des vacances. Surtout, à les entendre, les bouquinistes des quais de Seine se considèrent avant tout comme des marginaux. Etablis à l’épicentre de la ville, ils restent néanmoins à l’écart du monde qui leur tourne autour. Ils voient défiler les gens et les années, et s’efforcent de faire perdurer une tradition mise en péril par les assauts de la modernité.



Source : http://www.lesinrocks.com/2017/08/13/actualite/reportage-chez-les-bouquinistes-des-quais-de-seine-un-metier-en-danger-11973785/

Auteur : Antoine Cargoet

Date de parution : 13 August 2017 | 8:46 am